Martin a choisi de montrer le nouveau visage des Laurentides, région frontalière avec l'Outaouais, son berceau. Les Laurentides, autrefois considérées comme un petit paradis campagnard, aujourd'hui exploitées au maximum par les corporations américaines. Constructions de condos haut-de-gamme faisant saliver les riches et spéculateurs, complexes commerciaux et "Disney Land nouveau genre" (Mont-Tremblant), Martin Frigon fait exploser cette bulle commerciale géante avec sa lentille.
«Je voulais montrer la disparition de la place publique au profit de kilomètres de grandes surfaces, d'un urbanisme à l'américaine qui crée des villes privées et réduit notre fonction à celle de consommateur, explique Martin. La place publique où les gens se rencontraient pour parler de la chose publique disparaît devant un corridor de consommation sans fin. Depuis six ans, la superficie des grandes surfaces construites en Amérique du Nord équivaut à la Belgique…»
Et si on se fie aux projections, ça ne fait que commencer, note-t-il. «Il paraît que d'ici 2015, 75% des grands magasins au Canada appartiendront aux Américains. Actuellement au Québec, les "quatre géants" (Best Buy, Costco, Home Depot et Wal Mart) possèdent 60% du chiffre d'affaires. Alors on parle de dépossession économique et ç'a un impact sur les populations locales.»
"L'urbanité diffuse"
Martin est surpris à chaque fois qu'il revient dans sa région natale. «Gatineau est un exemple éloquent de mauvais développement, peut-être même pire que les Laurentides. Année après année, les quartiers poussent comme des champignons, y'a toujours une pancarte disant "super centre ou Wal Mart à venir". J'ai failli me perdre ce matin!»
Mais il se "console" en précisant que c'est une tendance nord-américaine, voire mondiale, d'embourgeoiser les centres-villes et les banlieues. «Quelques riches déménagent sur ta rue et tu vas voir, ce sera pas trop long que ça va grimper.»
L'étalement urbain a aussi métamorphosé le paysage et le rôle d'évaluation des petites municipalités, rappelle Martin Frigon. «Les urbanistes appellent ça l'"urbanité diffuse". La planète est devenue une ville, un monde unique. Les Laurentides, c'est rendu Montréal, la banlieue qui ne finit pas. Et le paradoxe, c'est que les gens veulent déménager à la campagne pour être près de la nature, mais ils la détruisent en faisant ça. C'est "des urbains en campagne"; on remplace les anciennes couches paysannes et on mange les terres agricoles.»
Cette urbanité sans frontières a contribué, d'après les sources interviewées par Martin Frigon, à l'enlaidissement du territoire, à un "massacre esthétique" et à une destruction du patrimoine bâti. «On installe des quartiers sans réfléchir. On construit des petits châteaux de laideur de style néo-victorien qui n'ont pas rapport. C'est une coupe à blanc visuelle; ils rasent tous les arbres et après avoir construit, ils plantent des arbres de trois pouces, t'sé…»
Martin considère que ce "développement insensé" efface notre histoire, notre mémoire collective, et produit une indifférence généralisée. «L'urbanité est notre ADN, ce qui nous définit. Mais tu ne t'attaches pas au GAP ou à Banana Republic, disons…», note-t-il.
Martin Frigon n'a pas manqué d'aborder la question de la hausse marquée des comptes de taxes des municipalités où les riches vont s'établir et briser la quiétude des résidants. Pire, forcer ces propriétaires à vendre leur maison parce que leur charge foncière a parfois doublé.
«Le développement de ces projets exerce une pression sur le compte de taxes et chasse les gens de chez eux, glisse Martin. Et le pire, c'est que le gouvernement subventionne ces compagnies américaines pour les aider à développer. On est donc les propres artisans de notre dépossession. Pourtant, il y a des pays et des villes où il y a des législations contre ça. Avoir un toit est un droit fondamental, alors pourquoi c'est devenu une marchandise? Pourquoi exclure les plus vulnérables?»
«L'urbanité a donc été perturbée, elle n'a plus qu'une lunette fiscale. Elle va anéantir la culture et la communauté, tout le savoir-faire des localités se fait massacrer.»
Martin Frigon met aussi en garde les payeurs de taxes de ne pas se faire endormir par les discours politiciens. «Quand un maire dit qu'il y aura seulement 1% d'augmentation cette année ou pas du tout, il se targue de ça et peut même se faire réélire là-dessus. Sauf que la taxe foncière sectorielle arrive par derrière et dépendamment où tu habites, ton augmentation va être plus dure qu'un autre citoyen qui demeure dans un autre quartier plus en demande», précise-t-il.
Il en rajoute: «C'est vraiment le bordel dans la fiscalité municipale. La loi au Québec est faite pour protéger la valeur d'échange, pas la valeur d'usage. Il devrait y avoir une loi pour protéger ça parce qu'une maison, un quartier, n'a pas juste une valeur marchande, c'est un milieu de vie.»
Prison économique?
Qui dit surdéveloppement dit surenchère et compétition. Martin Frigon a rencontré le propriétaire du Metro de Val-David, petit-fils d'épicier très attaché à sa communauté laurentienne. Malgré les suggestions du bureau-chef de la compagnie, il a refusé de se rapprocher de l'autoroute et ainsi être plus compétitif afin de ne pas déserter sa fidèle clientèle.
«Un homme d'affaires qui a une conscience sociale, c'est rare par les temps qui courent, ironise le documentariste. L'élite économique ne prend plus ses responsabilités par rapport aux municipalités qui les hébergent.» Martin a découvert pourquoi grâce à plusieurs maires, dont celui de St-Émile-de-Suffolk: les taxes foncières sont leur seul revenu, donc ils ouvrent grandes les portes aux "super centres" et "smart centres", très payants en taxes!
Cette logique implacable a pris un tournant cauchemardesque depuis le début du siècle, souligne Martin Frigon, à croire que le réel "bogue de l'an 2000" se cachait dans ce développement sauvage qui se préparait tranquillement dans les années 90.
Le film sera projeté dans sa version intégrale aux Galeries d'Aylmer du 22 au 24 mai.

