Il vient de publier son sixième ouvrage et aussi son plus volumineux (plus de 1200 pages en deux tomes): Le créole afro-haïtien, une langue néo-kwasane, à la fois une grammaire et un petit livre d'histoire de la langue créole.
Même s'il n'a pas encore réussi à prouver aux gens de la Bibliothèque municipale de Gatineau que son œuvre s'adresse au grand public et n'est pas "spécialisé", M. Fuertes éprouve une grande fierté de voir ces deux briques posées devant lui. L'homme de 68 ans a passé 15 ans de sa vie à bosser sur ces deux tomes afin que sa langue maternelle traverse les siècles et soit encore utilisée lorsqu'il aura rejoint ses ancêtres.
«Nous sommes 30 000 Haïtiens dans la région, alors ce sera utile pour ceux qui veulent connaître leur langue maternelle. Ma grammaire est aussi accessible à n'importe quel adulte scolarisé.» Le créole afro-haïtien, une langue néo-kwasane contient aussi une petite anthologie de 25 textes créoles, traduits en français, pigés entre 1740 et 2004.
«Il y a beaucoup de légendes urbaines sur le créole, alors je remets les pendules à l'heure», lance-t-il d'emblée pour expliquer sa détermination et sa patience. En parlant des peuples qui ont vécu à Haïti et transformé la langue que l'on connaît aujourd'hui, Serge Fuertes analyse les fondements et l'évolution du créole.
Les premiers habitants de l'île, les Arawaks, arrivèrent du sud du Vénézuela en -3000. De 0 à 1000, les Caraïbes accostèrent à leur tour et établirent le premier modèle politique haïtien: une fédération en cinq royaumes. Et puis débarquèrent Christophe Colomb et les Espagnols dès 1492. Le gros boom social, explique M. Fuertes, survient en 1503 grâce à une masse d'esclaves d'Afrique de l'Ouest. Ces Africains amèneront le deuxième apport linguistique au créole, dont la grammaire était jusqu'à ce jour basée sur les peuples Taïno et Caraïbe.
Selon Serge Fuertes, il serait faux de croire que les Espagnols n'ont pas apporté leur grain de sel à la première mouture de la langue créole "moderne", dont la naissance est estimée à 1578. Leur influence n'atteindra toutefois jamais celle des Français à partir de 1625.
50 traits caractéristiques
Le créole est, semble-t-il, pas si difficile à apprendre. Serge Fuertes a répertorié 50 traits caractéristiques allant dans ce sens dans sa grammaire. Il nous en énumère quelques-uns.
«Premièrement, elle possède une grande "plasticité"; il y a des mots qui ont plusieurs sens. Un article peut devenir pronom et vice-versa, c'est très malléable. De plus, les verbes ne changent pas de terminaison, seul le pronom change.»
Autre "facilité" du créole: les noms inanimés (table, chaise) n'ont pas de genre, contrairement aux animés (humains, animaux). Il peut y avoir deux mots complètement différents pour définir quelque chose d'identique. Par exemple, les mots créoles désignant un prêtre vaudou et une prêtresse vaudou s'écriront et se diront autrement.
Finalement, l'article dans la phrase créole est placé après le nom et est mobile. Cette caractéristique est typiquement africaine.
Pas le premier
Serge Fuertes s'est inspiré de plusieurs ouvrages déjà rédigés et de grandes personnalités littéraires haïtiennes pour terminer sa grammaire.
Il cite entre autres la pionnière culturelle Suzanne Sylvain, auteure de la thèse de doctorat Le créole haïtien, sortie en 1936, à une époque où la voix des femmes n'était pas souvent prise au sérieux. Son père, Georges Sylvain, a publié en 1901 un recueil de fables de Lafontaine traduites en créole.
Des auteurs et chercheurs américains et hollandais ont aussi consacré des essais au créole, signe, comme le fait remarquer à la blague Serge Fuertes, que cette langue n'est pas que folklore ou carte de visite de la Compagnie Créole!
«Il y a plusieurs domaines dans la culture créole: 6000 proverbes, 1000 contes, une centaine de chansons, plusieurs devinettes et le champ où elle se déploie le plus est le vaudou, avec les prières et les cantiques», indique M. Fuertes.
Le créole est parlé par plus de 30 millions de personnes dans le monde, dont à Haïti, en Martinique, en Guyane Française et au Surinam.
